Les Eglises protestantes sont traversées par des clivages importants

Les Eglises protestantes sont traversées par des clivages importants

 

Entretienavec :

Jean-Paul Willaime

Les protestants de France organisent ce week-end un rassemblement à Strasbourg. Le premier du genre. Jean-Paul Willaime est directeur d'études à l'Ecole pratique des hautes études, (EPHE), titulaire de la chaire d'histoire et de sociologie des protestantismes. Il analyse comment le protestantisme est marqué par une extrême diversité de rites, de croyances.

 u'est-ce qu'être protestant aujourd'hui ?

Cette diversité est structurelle depuis le XVIe siècle ! Aujourd'hui, elle s'exprime simplement de manière plus visible avec un pôle luthéro-réformé et un monde évangélique-pentecôtiste lui-même très diversifié. Plutôt que de fragmentation, je parlerais d'une identité protestante plurielle qui n'est évidemment pas exempte de tensions et de conflits.

Les différents courants partagent néanmoins des traits communs fondamentaux. Notamment un rapport étroit à la Bible, source, pour tous les protestants, de vérité et d'inspiration pour la conduite de la vie, même si la façon dont ils interprètent ce texte varie d'un courant à l'autre. Cela va de sensibilités libérales poussant très loin la démythologisation des Ecritures jusqu'à des courants fondamentalistes littéralistes identifiant la lettre des Ecritures à la parole de Dieu.

Les protestants se retrouvent également dans le message du salut par la foi : l'amour inconditionnel de Dieu offert à tout homme quels que soient ses mérites ; et dans un message d'espérance : quelles que soient les difficultés, il y a une vie qui vaut d'être vécue. Ils partagent aussi l'individualisation de la démarche croyante et le souci de l'action sociale.

Mais les Eglises protestantes sont traversées par des clivages théologiques importants. Certains évangéliques contestent, par exemple, l'universalité du salut, convaincus que certains hommes seront "sauvés" quand d'autres seront "damnés". Chez les évangéliques encore, l'idée de la sanctification est très importante (comme dans la tradition calviniste d'ailleurs) : être chrétien, c'est se conduire comme un saint dans la vie quotidienne. Sur l'éthique sexuelle et familiale (avortement, mariage homosexuel...), les évangéliques se montrent proches des positions catholiques - même s'ils ne sont pas les champions de l'oecuménisme. Chez les luthéro-réformés au contraire, l'oecuménisme est important, mais leurs positions sur la morale sexuelle et familiale sont plus ouvertes que celles des catholiques. Enfin, le culte et l'expression de la piété sont plus intellectualisés chez les réformés, plus liturgiques chez certains luthériens, plus émotionnels chez certains évangéliques.

La progression des Eglises évangéliques se fait-elle aux dépens du protestantisme "historique" ?

Cette progression a été importante au cours des vingt dernières années en France ; le chercheur Sébastien Fath "Si tu t'engages avec Dieu, ta vie va changer ici et maintenant." estime à 400 000 le nombre de fidèles évangéliques, mais on observe un certain tassement de cette croissance. Leur succès s'explique par la manière de présenter le témoignage chrétien. C'est un christianisme de conversion, dans lequel on entre par le baptême à l'âge adulte avec un message très concret :

Le style d'expression cultuelle, l'importance de la vie communautaire, le repas du dimanche après le culte, tout cela répond à des aspirations contemporaines. Mais cela peut aussi déboucher sur des extrêmes, à travers des leaderships très personnels et des messages comme celui de l'"évangile de la prospérité", où toute réussite tend à être interprétée comme une bénédiction divine.

Qu'est-ce que les évangéliques ont apporté au protestantisme ?

Ils ont compris avant les luthéro-réformés qu'il ne suffisait pas de gérer un héritage culturel et religieux, mais qu'il fallait témoigner du message chrétien dans l'espace public. En outre, l'émergence des Eglises africaines et antillaises a introduit du multiculturalisme dans un monde franco-protestant jusque-là marqué par un certain ethnocentrisme. Sociologiquement, on est passé d'une religion par héritage à une religion par choix. On n'est plus en situation de "christianitude" où le christianisme constituait la culture englobante de la société. Les communautés chrétiennes sont devenues des sous-cultures minoritaires dans la société. Et lorsqu'on s'identifie à une minorité, on la revendique et on tend à l'afficher dans l'espace public. La croissance des évangéliques, associée à des conversions de catholiques ou d'athées, a en outre permis le maintien de la minorité protestante en France.

Côté négatif, le fondamentalisme et le fanatisme de certains courants ont modifié l'image du protestantisme jusque-là plutôt réputé pour la liberté personnelle qu'il offre et par son progressisme.

Une nouvelle instance, le Conseil national des évangéliques de France (CNEF), verra le jour en 2010, mettant fin au monopole de la Fédération protestante de France (FPF) sur la représentation des Eglises. Comment l'interprétez-vous ?

La création du CNEF met en lumière l'un des principaux défis auxquels est confronté le protestantisme : l'articulation, au sein même de la FPF, de courants divers et la gestion de conflits potentiels entre le pôle luthéro-réformé et le pôle évangélique. Mais il y a toujours eu des protestants hors FPF. Le problème est que chez certains, notamment des pentecôtistes, cette absence de régulation par les réseaux traditionnels peut transformer les menées de certains guides spirituels en autoritarisme.

 

Propos recueillis par Stéphanie Le Bars
http://www.lemonde.fr/societe/article/2009/10/30/jean-paul-willaime-les-eglises-protestantes-sont-traversees-par-des-clivages-importants_1260594_3224.html

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