Actes 20, 7-12 "Fraction du pain"

Actes 20,  7-12

Lecture biblique : Actes 20,  7-12  (traduction littérale du grec)
 
7 Le premier jour de la semaine, alors que nous étions rassemblés pour rompre le pain, Paul, qui devait partir le lendemain, prolongeait la parole jusqu’à minuit. 8 Il y avait de nombreuses lampes dans la chambre haute où nous étions réunis. 9 Un jeune homme, nommé Eutyque, qui s'était assis à la fenêtre, étant appesanti par un sommeil profond, tandis que Paul n'en finissait pas de parler, tomba du troisième étage et on le releva mort. 10 Paul est alors descendu, s'est jeté sur lui et l'a pris dans ses bras : " Ne vous inquiétez pas! Il est vivant! " 11 Etant remonté, ayant rompu le pain et mangé; il prolongea l'entretien jusqu'à l'aube puis il partit. 12 Quant au garçon, ils l'emmenèrent vivant et furent pleinement consolés.
 
Hormis les quatre récits de l’institution que l’on trouve dans les évangiles synoptiques, à savoir Matthieu[1], Marc[2] et Luc[3], ainsi que dans la Première épître aux Corinthiens[4], il y a peu de textes dans le Nouveau Testament où il est question de la cène. Certes, il y a le récit du repas au bord du Lac de Tibériade[5] et celui avec les disciples d’Emmaüs[6], après la résurrection. Dans le passage choisi, la cène, encore appelée « fraction du pain », occupe une place fort discrète et assez secondaire. Elle est juste mentionnée en passant. Si nous n’avions que ce récit nous n’en saurions décidément pas grand-chose et pourtant cette brève mention peut nous aider à réfléchir sur notre pratique cultuelle et eucharistique car ce texte apparemment anecdotique pourrait bien receler quelques perles et indiquer des pistes de réflexion à méditer.
 
Mais voyons d’abord comment les choses se sont passées et resituons les dans l’ensemble événements. Nous sommes aux premiers temps de l’Eglise et c’est Luc, l’auteur présumé du livre des Actes, qui nous rapporte l’événement. Il semble en être le témoin direct, comme l’atteste ce récit à la première personne du pluriel : « Nous étions rassemblés pour rompre le pain… dans la chambre haute où nous étions réunis.» Luc, le compagnon de Paul, est donc du voyage. Cela fait sept jours qu’ils ont fait escale à Troas. Le contexte nous apprend qu’ils viennent de fêter la Pâque juive – dont la commémoration durait sept jours – en même temps qu’ils ont très certainement célébré la mort-résurrection de Jésus le Christ, le Messie de Dieu.
 
A l’issue du sabbat qui semble clôturer cette semaine pascale, le soir qui inaugure le premier jour de la semaine – dans le judaïsme, selon le récit de Genèse 1, « il y eut un soir, il y eut un matin » -, la nouvelle journée commence non pas à zéro heure, à minuit, mais bien la veille au soir dès que le jour est tombé ou plus exactement au moment où commence la nuit, dès que l’on peut distinguer trois étoiles dans le ciel.
 
Ainsi donc, après avoir respecté le sabbat, et selon l’usage de la primitive Eglise, la communauté rassemblée célèbre la cène. Pour les premiers chrétiens, le sabbat se concluait donc par la fraction du pain, ce que d’aucuns appellent l’eucharistie, à savoir l’action de grâce, la commémoration du dernier repas institué par Jésus à la veille de sa mort et selon sa recommandation faite aux disciples de perpétuer ce geste en signe d’alliance nouvelle et éternelle avec Dieu.
 
Selon notre récit, au matin du premier jour, il était prévu que Paul embarque pour Milet. L’apôtre profite donc du temps qui lui reste pour prêcher, pour exhorter les chrétiens par l’annonce de la Bonne Nouvelle du salut offert gratuitement par Dieu. Salut qui nous est révélé en Jésus, son Fils et notre frère, lui qui est « le chemin, la vérité et la vie » qui nous conduit au Père.
 
Dans le monde juif de l’époque, la journée du sabbat était principalement réservée à l’étude de l’Ecriture Sainte et aux œuvres de charité. On se représente donc aisément les chrétiens réunis qui depuis le matin de ce samedi  les chrétiens réunis écoutent le prêche de Paul, une longue catéchèse dont il ne nous est rien dit. Et voilà qu’au lieu de clôturer le sabbat à une heure convenable par la célébration de la cène, avant que chacun ne regagne son domicile pour se reposer et se préparer au labeur du lendemain, l’apôtre poursuit son enseignement jusqu’à minuit.
 
Si nous avons souvent de la peine à écouter une prédication de vingt minutes, notons au passage que cela pourrait faire plus de douze heures que Paul enseigne les paroissiens de Troas qui, forts polis, n’osent dire qu’ils en ont assez. Peut-être en est-il, parmi ceux qui ont décrochés, qui discrètement prient Dieu lui demandant d’abréger leur souffrance ? Pourtant, la Parole de Dieu nécessite d'être non seulement entendue, mais comprise, expliquée. Paul n’a pas économisé son temps, il a prolongé son message autant que nécessaire. On comprend mieux pourquoi ce jeune Eutyque (dont le nom signifie « Bonne fortune ») se soit quelque peu assoupi avant de sombrer dans un profond sommeil. Rien ne dit que la prédication de Paul est ennuyeuse, soporifique, tout au plus est-elle interminable, de sorte que  le brave jeune homme, s’étant endormi sur le rebord de la fenêtre, tombe du troisième étage et en meurt. C’est sans doute depuis lors que les lieux de culte sont au rez-de-chaussée et que les fenêtres des églises et des temples sont placées assez haut pour éviter la répétition d’un tel drame. D’autant que nous n’avons pas forcément comme Paul le pouvoir de réanimer un mort.
 
Alors que quelqu’un a déjà constaté le décès du jeune homme, Paul descend, se jette sur lui, le prend dans ses bras et annonce que l’âme du garçon est encore en lui ; autrement dit qu’il est vivant. Ouf ! Merci mon Dieu, Paul n’aura pas un mort sur la conscience à cause de sa prédication qui n’en finissait pas.  Encore que la leçon ne va pas servir à grand-chose. Cette pause ou interruption forcée permet que l’on rompe le pain et mange enfin. Mais Paul, intarissable, reprend aussitôt son enseignement jusqu’au lever du soleil. Le garçon étant sain et sauf, tout est bien qui fini bien. Le texte ne nous dit pas si Eutyque est  resté jusqu’au bout, avec peut-être quelques bleus sur le corps et autres maux de tête.
 
Observons maintenant quelques détails du texte qui peuvent  nous éclairer et nous interpeller.
 
« Minuit » Non ! Ce n’est pas l’heure du crime mais dans le livre des Actes, c’est plutôt l’heure de la délivrance des chaînes et de la mort promise. C’est l’heure de l’intervention de Dieu, au moment du tremblement de terre libérateur, alors que Paul est retenu prisonnier et même enchaîné en prison à Philippe, ville de Macédoine qui abrite la première communauté chrétienne en Europe.  C’est à minuit que Paul est libéré, que le geôlier rencontre Dieu, que ce jeune Eutyque retrouve la vie, la vraie vie.
Première question ou piste de réflexion : Le culte, avec la prédication et la cène, nous libère-t-il de nos enchaînements, de nos enfermements et de toute mort spirituelle ? Nous ouvre-t-il à la rencontre avec Dieu ?
Le vivons-nous dans la joie de la délivrance, de la liberté et de la résurrection ?
 
Les disciples sont rassemblés dans « la » chambre haute. Un lieu de célébration certainement habituel, bien connu et fréquenté pour qu’il puisse être désigné par un article défini : « la » chambre haute, celle connue de tous. Cette chambre à l’étage rappelle en outre celle où, à Jérusalem, Jésus a célébré la première cène, celle également où les disciples réunis au jour de la fête de la Pentecôte juive ont reçu l’Esprit Saint, alors que l’assemblée était en prière.
Deuxième question ou piste de réflexion : Quelle est notre assiduité au culte ? Le lieu de nos célébrations est-il pour nous ce lieu intime de rencontre avec Dieu ? Est-il un point de rendez-vous avec Dieu où nous recevons sa Parole et son Pain, et la vie en abondance ? Ou préférons-nous jeûner spirituellement en boudant volontairement le rendez-vous dominical avec Dieu au point d’en oublier le chemin de la vie spirituelle ?
 
La réanimation de ce jeune Eutyque n’est pas sans nous rappeler celle de Dorcas par Pierre à Joppé[7].
La manière dont Paul procède à l’égard du jeune homme rappelle également celle dont Elie use pour ramener à la vie le fils de la veuve de Sarepta[8] et celle d’Elisée à l’égard de l’enfant de la Shunamite[9].
Troisième question : La manière dont nous abordons les gens leur rend-elle le goût de vivre ? Savons nous les accueillir en les serrant affectueusement sur notre cœur pour qu’ils découvrent, dans l’amitié fraternelle, la vie spirituelle que nous voudrions partager avec eux ?
 
L’adolescent ramené à la vie, par la grâce de Dieu, est appelé « enfant » ou « serviteur » (« pais » en grec) comme le jeune Jésus lorsque ses parents le retrouvent dans le Temple à l’âge de 12 ans et qu’il leur répond être préoccupé des affaires de son Père céleste[10].
Quatrième question : Nous qui sommes sauvés par grâce  avons-nous le sentiment d’être réellement les fils et filles de Dieu ? Sommes-nous d’authentiques serviteurs et servantes de Dieu en notre humanité ?
 
Après avoir rompu le pain et mangé, Paul poursuit sa prédication jusqu’à la « lumière du jour ». Rappelons-nous la symbolique de la Parole de Dieu incarnée en Jésus comme lumière qui éclaire tout homme. Lumière qui est aussi celle du matin de Pâques annonçant la résurrection, c’est-à-dire la vie sous l’éclairage de Dieu qui dissipe  l’obscurité de toutes nos morts.
Cinquième question : Le culte auquel nous participons – avec la prédication et la cène – nous apporte-t-il cette lumière dont nous avons besoin pour comprendre le sens de notre vie, pour découvrir la lumineuse bienveillance de Dieu à notre égard ?
Le culte nous relève-t-il ? Nous éveille-t-il à la présence de Dieu ? Est-il pour nous source et puissance de résurrection ?
 
La célébration de la Cène est présentée comme une action de toute la communauté croyante. Sans doute Paul, de passage ce jour-là, préside-t-il le repas mais qu’en est-il des autres fois ? Luc, qui nous rapporte l’événement, n’établit aucun rapport d’autorité entre la fraction du pain et un quelconque pouvoir ministériel. Il n’est nullement question d’un pouvoir sacerdotal « surnaturel » qui se transmettrait par une chaîne ininterrompue de responsables ecclésiastiques. La cène telle que l’a instituée Jésus à la veille de sa mort est l’œuvre, l’action de grâce, le signe d’alliance de la communauté locale qui célèbre la communion fraternelle avec Dieu.
 
Pour peu que nous soyons attentifs, nous apercevons que tout le récit de Luc s’inscrit dans la symbolique de la Pâques de Jésus, de ce passage de la mort à la vie. Vie nouvelle qui nous est gracieusement offerte à travers cette longue prédication qui se présente comme une pérégrination dans l’enseignement du Christ. Tout au long du récit l’accent est mis en priorité sur la PAROLE, une parole qui a une fonction pédagogique d’enseignement et d’approfondissement de la foi. Une Parole qui libère, guérit, console,  sauve et ressuscite. La Parole de Dieu nécessite d'être non seulement entendue, mais expliquée, comprise, assimilée, vécue ; cela ne se fait pas par SMS avec des phrases courtes ou simplistes, ou autre message télégraphique si ça existe encore, voire même par une prédication de vingt minutes. C’est bien pourquoi l’enseignement tient une place centrale dans nos cultes réformés. Pour Calvin et les autres Réformateurs, la proclamation de la Parole de Dieu et la prédication qui l’accompagne – avec ou sans la cène - est le lieu de la présence même de Dieu. C’est pourquoi dans les temples d’autrefois, la place de la chaire était centrale. Dans la Première Alliance le Saint des Saints (en hébreu DéBiR) est le lieu de la présence de Dieu et de sa Parole (DaBar, de la même racine verbale que DéBir). La prédication a pour but, non de culpabiliser qui que ce soit, mais de renforcer le sacerdoce de tous les croyants, les rendre attentifs à leurs engagements dans la vie spirituelle et communautaire. Les chrétiens reçoivent à travers elle l’encouragement à prendre leurs responsabilités de fils et filles de Dieu, de serviteurs et servantes de Dieu dans leur vie quotidienne à longueur d’existence.
 
Annoncer l'Evangile de manière intelligente et compréhensible pour notre temps, c’est-à-dire proclamer la Bonne Nouvelle du salut offert gratuitement par un Dieu d’amour qui veut que toute créature soit sauvée, délivrée de toutes les puissances d’aliénation et de mort, sans la moindre once de reproche ou de culpabilisation, c’est donner aux autres les outils pour qu’ils puissent répondrent en toute liberté de conscience aux questions et défis de toute existence.
 
Sixième et dernière question : Comment entendons-nous et recevons nous la prédication pour nous-mêmes ? Qu’en faisons-nous ? Nous aide-t-elle à vivre autrement, sereinement, réconcilié avec nous-mêmes, avec les autres et avec Dieu ?
 
Cette commémoration pascale récapitule aussi l’ensemble de l’œuvre missionnaire des disciples, œuvre qui culmine dans la reconnaissance et la louange, dans l’action de grâce, la fraction du pain qui est une véritable bénédiction, le don d’une vie nouvelle, et un signe d’Alliance, d’appartenance à la famille de Dieu.
 
Cette longue veillée catéchétique et eucharistique à Traos est le mémorial de toute la vie de Jésus que Paul partage avec cette Eglise locale. Il n’en est pas le maître mais uniquement le serviteur occasionnel. Bientôt l’apôtre ne sera plus avec eux pour les exhorter mais ils pourront trouver dans leurs célébrations, surtout dans le partage de la Parole qui doit toujours demeurer au cœur de l’assemblée, une direction pour leur vie et un réconfort incommensurable. Amen.

[1] Mt 26, 17-35.
[2] Mc 14, 12-25.
[3] Lc 22, 7-20.
[4] 1 Co 11, 23-26 ; voir aussi 1 Co 10, 16-17.
[5] Jn 21, 13.
[6] Lc 24, 30-32.
[7] Ac 9, 37-39.
[8] 1 Ro 17, 21.
[9] 2 Ro 4, 34-35.
[10] Lc 21, 41-52.

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