Le Livre des livres : la Bible
La place de la Bible chez les protestants
La Bible, décalque du mot grec “ta biblia”, qui signifie “les livres”, est un recueil de textes, composés par différents auteurs à diverses époques s’échelonnant du Xe siècle avant notre ère au début du IIème siècle après J.C. Elle est divisée en deux parties : la première composée de “La Loi, les Prophètes et les Écrits”, est le livre sacré du peuple juif, rédigé en hébreu, dont le texte définitif et normatif (le Canon) fut fixé par les rabbins à l’assemblée de Jamnia en 98 après J.C. Cette partie est plus communément connue sous l’appellation : Ancien Testament ou Ancienne Alliance. Elle fut traduite en grec, la langue véhiculaire de l’époque, sous le nom de “Septante”, car selon une légende cette traduction fut réalisée par 72 savants juifs en 72 jours à Alexandrie vers 280 avant J.C. Ils y ajoutèrent un certain nombre de textes (p. ex. Tobie, Maccabées), existant uniquement en grec, que les catholiques reconnaissent comme deutérocanoniques et que les protestants appellent apocryphes.
La seconde partie : Nouveau Testament ou Nouvelle Alliance, rédigée en grec, raconte la vie de Jésus-Christ et les débuts de l’Église chrétienne. Si les Lettres ou Épîtres de Paul ont été rédigées entre 50 et 64 après J.C., c’est vers 200 que les écrits du Nouveau Testament (quatre Évangiles - Actes des Apôtres - Épîtres et Apocalypse) s’imposent comme canoniques au jugement de l’Église ; toutes les confessions chrétiennes utilisent le même canon pour le Nouveau Testament. L’humaniste Érasme de Rotterdam collationna les manuscrits et fit imprimer le Nouveau Testament pour la première fois en grec en 1516.
Les livres de la Bible furent divisés en chapitres en 1226 par Étienne Langdon, professeur à la Sorbonne, futur archevêque de Cantorbéry, puis ceux-ci furent répartis en versets en 1551 par l’imprimeur parisien Robert Estienne.
Dès le IVe siècle, Ulfila traduit la Bible en langue courante gothique ; Jérôme (331-420) donne une nouvelle traduction latine de la Bible : la Vulgate. Vers 1250, sous le règne de Saint Louis, paraît la première Bible en français. Mais la première traduction française à partir des textes originaux fut réalisée par le réformé Pierre Robert Olivetan, un cousin de Calvin, et imprimée à Neuchâtel en 1535. Révisée par les pasteurs de Genève, elle fut en usage dans les milieux protestants jusqu’à la parution en 1744 de la version de Jean-Frédéric Ostervald. Le style de cette dernière ayant vieilli, Louis Segond, professeur à la Faculté de théologie de l’Université de Genève, établit une traduction plus moderne qui fut éditée en 1880. Révisée à son tour, elle parut sous le titre “La Bible à la colombe” en 1978. Elle est devenue aujourd’hui une Bible de référence du protestantisme francophone, quoique deux versions œcuméniques aient entre-temps vu le jour : la TOB (Traduction œcuménique de la Bible) de 1977 et la “Bible en français courant” de 1982. Signalons aussi parmi d’autres, la « Bible Parole de Vie » de 2000 écrite en français très simple et la « Nouvelle Bible Segond » de 2002.
Selon le rapport annuel 2006 de l’Alliance biblique universelle (ABU), la Bible à été entièrement traduite en 429 langues (sur les 5000 langues ou dialectes répertoriés par l’Unesco), en 1144 langues pour le Nouveau Testament complet et 2426 langues pour au moins un livre complet de la Bible (Cf. www.biblesociety.org/).
À la fin des années 1940, il se trouvait encore des protestants qui avaient appris à lire non pas à l’école mais avec leur pasteur. Leur premier livre de lecture était donc la Bible. Elle leur était plus familière que le journal quotidien.
Ceci illustre à l’extrême le rôle majeur que tient la Bible dans la pratique religieuse des protestants. Aussi vrai que la Réforme en a appelé à l’autorité biblique pour mettre en question les traditions reçues dans l’Église, ainsi les communautés protestantes, malgré leur diversité, se structurent autour de la référence centrale que constitue l’Écriture sainte.
Il est vrai que la culture biblique accuse un fléchissement certain depuis plusieurs décennies. Le culte de famille, centré sur la lecture et la méditation d’un passage de l’Écriture, est presque partout tombé en désuétude, et la pratique personnelle de la Bible s’est probablement aussi raréfiée tant du côté réformé que de celui des évangéliques. Mais les services dominicaux réservent toujours une place prépondérante à la lecture et à l’explication des textes pris dans l’Ancien et le Nouveau Testaments. Et l’activité la plus courante d’une Église protestante en réunion de semaine reste l’étude biblique.
Mais il ne faudrait pas taire ce qui agite le plus le monde protestant dans sa relation avec la Bible. Car il existe en son sein des conceptions fortement divergentes concernant la façon de recevoir les enseignements qu’elle contient. De même que le catholicisme connaît ses clivages entre progressistes et conservateurs, de même les protestants se divisent-ils entre ceux qui se disent “évangéliques”[1] et les réformés. Et c’est sur l’interprétation de la Bible, bien plus que sur des questions d’ordre ecclésiastique, que portent les différends. En réalité, ce qui importe d’abord pour le croyant, c’est la foi, car le texte biblique, lui, s’est élaboré progressivement au fil du temps.
C’est sans doute le recours à la science historique appliquée à la Bible qui est au centre du débat.
Ainsi, les protestants “évangéliques” tiennent en général à affirmer le caractère inspiré de la Bible. L’Esprit de Dieu est son véritable auteur. Aucune erreur n’a pu s’y glisser. Le texte sacré risque de perdre sa valeur de révélation et son autorité sur les consciences si on le soumet au jugement de la critique biblique.
Dans cette ligne, tous les récits de la Bible sont tenus pour historiquement véridiques[2], et les croyances qui y sont professées ont un statut normatif. Mettre en doute l’authenticité d’un livre biblique, comme par exemple les écrits de Pierre qui se donnent pour l’œuvre de l’apôtre, ou même contester l’attribution traditionnelle du quatrième évangile (écrit anonyme) à l’apôtre Jean, cela n’est pas bien reçu dans ces milieux. Dans sa déclaration de foi, l’Église Protestante Unie de Belgique pour sa part précise qu’elle « se place sous l’autorité des Saintes Écritures, qu’elle reçoit par le Saint-Esprit, comme Parole de Dieu, règle suprême de sa foi et de sa vie ».
Pour les réformés, la foi chrétienne est avant tout l’attachement à la personne du Christ ; la vérité peut-elle dans ce cas s’identifier aux formulations, d’ailleurs pas toujours accordées entre elles, des divers écrivains dans les deux Testaments ? On estime donc ici nécessaire d’affirmer le caractère relatif du document biblique, et corrélativement son droit à l’erreur. La vérité de Dieu peut y être découverte, elle ne se confond pas avec lui.
Les tenants de cette théologie et certains évangéliques sont en outre sensibles à la distance culturelle creusée par le temps. Les instructions cultuelles et morales données à l’ancien Israël se référaient à des valeurs, s’incarnaient dans des mentalités, qui ne sont plus les nôtres. Appliquer littéralement ces instructions aboutit à de réels contresens. Il faut donc se livrer sans mauvaise conscience à un travail d’interprétation, d’exégèse ; recueillir l’inspiration qui sous-tend ces textes et la faire passer dans les divers lieux de vie de notre époque.
Ces débats ne sont pas que théoriques. Ainsi de vives discussions ont animé plusieurs assemblées synodales de l’Église Protestante Unie de Belgique qui abordaient la question de l’homosexualité. Les tenants de la première position décrite ci-dessus ne pouvaient faire autrement que de se retrancher dans une attitude intransigeante. A leurs yeux ces pratiques étant explicitement condamnées dans la Bible, aussi bien par l’apôtre Paul que dans l’Ancien Testament, la cause était entendue. La Parole de Dieu ne se discute pas.
L’autre parti inscrivait cet interdit dans un contexte culturel daté. Les pratiques visées, associées à des cultes idolâtres, ne recouvrent pas exactement les faits d’homosexualité dont nous avons à connaître autour de nous. Ces membres d’Église recommandaient donc une attitude d’accueil comme étant l’expression la plus juste du message évangélique[3].Aucun magistère ecclésiastique n’existe chez les protestants pour proclamer la vérité. L’assemblée synodale, certes, prend position et ce qu’elle décide a valeur obligatoire. Mais les tenants de l’opinion rejetée peuvent continuer à défendre celle-ci et conserveront néanmoins la confiance du corps ecclésial. Il est évident que cette perpétuelle disponibilité aux remises en question ne crée pas une situation de tout repos.
C’est pourquoi certaines communautés protestantes se rangent plus facilement à une ligne d’interprétation unique, généralement du type “évangélique”. Seule l’Église Protestante Unie de Belgique abrite les diverses tendances qui caractérisent notre confession. Et encore se trouve-t-il en son sein des paroisses et groupes de paroisses pour lesquelles le pluralisme est un danger qui met en péril l’identité chrétienne.
