Bref historique

La « Belgique » dans « l’Europe » de 1500

 

Avec Jésus-Christ débute l’ère chrétienne. Depuis 15 siècles l’histoire de l’Eglise chrétienne est jalonnée de persécutions et de divisions (« hérésies » aux 4ème et 5ème siècles ; schisme de l’Eglise orthodoxe au XIème siècle), mais aussi de marches en avant dans les domaines intellectuel, social, artistique, civilisationnel…

Au XVIème siècle, nos régions de Belgique forment, grosso modo avec les Pays-Bas actuels, le Luxembourg, le Nord de la France et l’Ouest de l’Allemagne, les XVII Provinces des Pays-Bas. Les principautés de ce « Cercle de Bourgogne » rassemblées au siècle précédent par les Ducs de Bourgogne, étaient séparées en deux blocs par la Principauté épiscopale de Liège. Nos territoires se situent alors au cœur et au carrefour de l’Europe : les échanges commerciaux s’y développent, les idées circulent ; dans les milieux favorisés qui parcourent toute l’Europe souffle un esprit de renouveau. En 1500 naît à Gand le prince Charles Quint, futur empereur germanique, roi d’Espagne et de Sicile ; en 1515, il hérite des Pays-Bas et règne ainsi sur la moitié du monde connu. En dépit de trois Conciles tenus au siècle précédent, l’Eglise de l’époque est minée par la corruption, la formation des prêtres laisse beaucoup à désirer, les fidèles sont abandonnés à leur sort, la religion manque de spiritualité et des moines, avec l’accord du pape, vendent des « indulgences » qui effacent les péchés même les plus graves.Le 31 octobre 1517 Martin Luther, religieux augustin, affiche 95 thèses sur la porte de l’église de Wittenberg (Allemagne) dans lesquelles il condamne le commerce des indulgences. Pour commémorer ce geste de Luther qui espérait encore que l’Eglise chrétienne se réformerait de l’intérieur, les protestants célèbrent chaque 31 octobre la fête de la Réformation. Mais l’excommunication de Luther par le pape en janvier 1521 aboutira à l’éclosion d’églises protestantes (luthériennes, réformées ou encore mennonites).

Dès 1519, Erasme (qui séjourna quelques mois à Anderlecht) signale à Luther que des moines augustins diffusent ses écrits. La répression ne tarde pas, les premiers moines proches des idées de Luther sont emprisonnés à Vilvorde et en 1523 les moines Henri Voes et Jean van Esschen sont brûlés vifs sur la Grand’ Place de Bruxelles où tombent ainsi les premiers martyrs de la Réforme en Europe.

 

Expansion et répression du protestantisme au XVIème siècle

 

Des personnalités de premier plan se montrent favorables aux idées de Luther, mais le paient cher : le peintre Bernard van Orley est condamné pour hérésie selon un édit appelé « placard ». Sa statue est érigée au square du Petit Sablon, à côté d’autres protestants célèbres : Guillaume de Nassau le Taciturne - Henri de Bréderode, le Grand Gueux - le géographe Gérard Mercator - le botaniste Rembert Dodonée - Philippe Marnix de Sainte-Aldegonde, militaire et théologien-poète, bourgmestre d’Anvers… L’Eglise catholique romaine organise l’Inquisition, et, à partir de 1529, Charles V fait incarcérer ou exécuter des milliers de suspects, et confisquer leurs biens. En 1555 le fils de Charles V, Philippe II d’Espagne va régner sur les XVII Provinces. Mais ailleurs en Europe se lèvent des Réformateurs : Martin Bucer à Strasbourg, Ulrich Zwingli à Zürich, John Knox en Ecosse-Angleterre, et surtout Jean Calvin, né à Noyon, mais installé à Genève, lui qui a épousé une liégeoise, Idelette de Bure, va exercer une influence considérable dès 1540 dans nos régions. Ainsi en 1566 on estime les protestants de nos contrées au nombre de 300.000, soit 20% de la population. En avril de cette même année, plus de mille nobles signent une requête appelée « Compromis des Nobles » et visant l’abolition des sinistres « placards » ; 300 d’entre eux la présentent à la Gouvernante Marguerite de Parme qui, prise de panique, est rassurée par son conseiller qui lui dit : « Ne craignez rien, Madame, ce ne sont que des gueux ». De là vient le sobriquet alors attribué aux protestants qui par la bouche de Henri de Bréderode se sont ralliés autour du slogan « Vive les Gueux ». Mais la répression aussi s’amplifie : Guy de Brès, réformateur montois, célèbre auteur de la Confessio Belgica fut pendu le 31 mai 1567 pour avoir célébré la Cène, le repas du Seigneur. Le terrible duc d’Albe fait décapiter en 1568, 19 nobles sur la Place du Grand Sablon à Bruxelles, les comtes d’Egmont et de Hornes sur la Grand’Place et procède à 12.500 condamnations prononcées par le redoutable Conseil des Troubles.

 

Républiques calvinistes et émigration à l’étranger

 

Si en 1576 la Pacification de Gand donnait du répit aux réformés, la Furie espagnole – des soldats mutinés- mettait à sac la ville d’Anvers. A Bruxelles en 1577, un comité insurrectionnel s’emparait du pouvoir et proclamait la république : les Gueux sont à l’hôtel de ville ! Les protestants flamands de Bruxelles célébrèrent leurs cultes dans la cathédrale Saint-Michel, tandis que les francophones s’étaient emparés de l’Eglise de la Madeleine et occupaient la Chapelle de Nassau, dont avait hérité Guillaume de Nassau en 1544. Cette République calviniste à Bruxelles perdura jusqu’en 1585 et Gand, Anvers, Bruges, Courtrai, Ypres, Ostende, Tournai …suivirent cet exemple. Mais Alexandre Farnèse, prince de Parme reconquit ensuite le terrain perdu : Gand et Bruges capituleront en 1584 mais Ostende résistera jusqu’en 1604. En ce qui concerne la Principauté épiscopale de Liège, Etat de l’Empire, elle dut se soumettre à la Paix d’Augsbourg (1555), ce qui permit aux luthériens qui y vivaient de ne pas être fort inquiétés. Dès le début des répressions de 1522, des protestants fuirent vers l’étranger, préférant l’exil à la mort. Des flamands s’installèrent dans les Pays-Bas du Nord (Hollande actuelle) et des protestants francophones y fondèrent 35 « Eglises wallonnes » dont une quinzaine subsistent encore aujourd’hui. En Allemagne et en Angleterre aussi furent fondées des Eglises wallonnes. Mais l’émigration s’étendit à des pays plus lointains comme la Hongrie, la Pologne. Un liégeois, Louis de Geer émigra en Scandinavie et y fut à l’origine des fonderies d’acier tout en créant des communautés réformées. Des Borains s’exilèrent en Prusse, dans le Brandebourg. Des protestants issus de nos régions construisirent un fort à Manhattan et fondèrent la ville de Nieuw Amsterdam qui deviendra plus tard New York ; d’autres se réfugièrent à Batavia (Indonésie), au Brésil, au Congo (aujourd’hui RDC), et en Afrique du Sud. On estime généralement que plus de 250.000 « belges » émigrèrent à l’étranger, faisant bénéficier leur terre d’asile de leurs compétences et de leur dynamisme, alors que parallèlement nos régions furent fortement appauvries par ces départs massifs.

 

Les Eglises protestantes de nos régions aux XVIIème et XVIIIème siècles

 

Après les répressions et l’émigration du XVIème siècle, les Archiducs d’Autriche Albert et Isabelle poursuivent l’œuvre d’élimination des protestants : au cours de leur règne, de 1598 à 1633, ils promulguent de nouveaux placards, soutiennent des ordres religieux intraitables comme les Jésuites. Ils dispersent les dernières communautés mennonites de Zomergem et Lovendegem et finissent de « nettoyer » des villes protestantes comme Ostende. Ce XVIIème siècle est appelé Siècle de malheur. Malgré ces exactions, des îlots protestants survivent : à Bruxelles, grâce aux ambassades d’Angleterre et des Provinces Unies qui disposent d’un chapelain ; à Anvers où autour du peintre Jacques Jordaens se réunit le groupe de l’ « Olivier brabançon » ; à Verviers, à Eupen ; à Maria Horebeke où la communauté de l’ « Olivier flamand » a traversé toutes les épreuves pour subsister jusqu’aujourd’hui ; à Rongy avec la communauté de l’ « Olive »…Avec le Traité de la Barrière (1715), les Provinces Unies passent des Habsbourgs d’Espagne aux Habsbourgs d’Autriche. Grâce à la présence de garnisons hollandaises, des temples furent ouverts à Namur, Tournai, Furnes, Ypres… Ailleurs des difficultés subsistaient si l’on voulait exercer son culte ; le dernier martyr protestant belge , Gilles Laurent, mourut à Dour en 1750, attaché à la queue d’un cheval et traîné sur la route. L’esprit du « Siècle des Lumières » se répandait en Europe et en 1781 l’empereur Joseph II promulguait l’ « Edit de Tolérance » : les non catholiques obtenaient la liberté de conscience mais la liberté de culte n’était admise qu’en privé. En 1784 les protestants purent tenir leurs propres registres d’état civil. De 1789 à 1800, les régimes politiques se succédèrent : Etats Belgiques Unis ; restauration autrichienne, invasion française et annexion de nos régions sous le nom de Départements Réunis. Avec la Loi des Articles organiques des cultes protestants de Napoléon Bonaparte (1802), les protestants jouissent enfin d’une liberté totale dans les Départements de l’Ourthe, de Jemappes, de la Dyle (avec Bruxelles où les protestants reçurent en 1804 la Chapelle de la Cour édifiée sous Charles de Lorraine en 1760), de l’Escaut, des Deux –Nèthes…

 

Le Réveil du XIXème siècle

 

Avec le Congrès de Vienne de 1814 nos régions sont rattachées à la Hollande sous la férule de Guillaume Ier des Pays-Bas qui facilita l’implantation de nouvelles communautés protestantes, désormais au nombre de 56 à la veille de la Révolution belge, et regroupant près de 15.000 personnes sur une population d’environ 4 millions d’habitants. En 1816 il n’y avait que 2.300 protestants, un peu plus de 7.000 selon le recensement officiel de 1846 car le clergé catholique conservateur ne désarme pas, il fait tout pour s’opposer à l’expansion (voire l’existence) d’une minorité protestante au sein du jeune Etat belge. L’appartenance luthérienne (et par ailleurs franc-maçonne) du premier Roi des Belges, Léopold Ier, sera un élément profitable aux protestants. Dès 1836 des pasteurs créent une œuvre d’évangélisation, la Société Evangélique belge qui se transforma en 1849 en Eglise Chrétienne Missionnaire Belge (ECMB), dirigée par un synode. En avril 1839 une Union des Eglises Protestantes Evangéliques de Belgique (16 communautés) se constitue également en un Synode qui sera reconnu par l’Etat belge en vertu d’un texte du 6 mai non publié au Moniteur Belge. Un mouvement pionnier de jeunes créé à Londres en 1844 et mieux connu sous le sigle anglais YMCA/YWCA va ouvrir une branche belge en 1853 à Bruxelles (Union Chrétienne de Jeunes Gens – UCJG) qui sera pendant de longues décennies une pépinière de jeunes engagés dans la vie sociale, culturelle, et ecclésiastique de notre pays. Dès 1854 apparaissent des Assemblées de Frères (Eglises Libres). En 1875 le pasteur Nicolas de Jonge ouvre à Bruxelles une Ecole de formation d’évangélistes, fréquentée par le célèbre peintre Vincent Van Gogh., et crée l’association néerlandophone Silo qui regroupe 2 écoles, une clinique, une imprimerie et 8 communautés. A la fin du XIXème siècle est fondée l’Eglise Protestante Libérale de Bruxelles (1880) ; l’Armée du Salut ouvre ses premiers postes (1881), des Eglises baptistes s’implantent en Belgique (1890), et les Eglises réformées des Pays-Bas ouvrent chez nous deux Eglises.

 

Le regroupement des Eglises protestantes au XXème siècle

 

Des collaborations diverses amènent la création de la Société (Royale, depuis 1990) d’Histoire du Protestantisme Belge et de la Société Belge des Missions Protestantes au Congo (1908) qui va mener des actions civilisatrices remarquables au Congo, ensuite au Rwanda et au Burundi notamment. La Première Guerre Mondiale va entraver l’expansion du protestantisme belge mais au cours de l’Entre-Deux-Guerres des missions étrangères, américaines surtout, vont évangéliser nos contrées : la Mission Evangélique Belge ouvre des Eglises et un Institut Biblique d’orientation évangélique ; la Mission méthodiste (structure épiscopalienne fondée par le théologien anglais John Wesley) institue en 1930 la Conférence Belge des Eglises méthodistes rattachée au diocèse de Genève ; des Assemblées de Pentecôte, de caractère charismatique, surgissent dans tout le pays.Et dès 1923 l’Union des Eglises protestantes évangéliques de Belgique reconnue par l’Etat et les Eglises réformées de l’ECMB s’unissent dans une Fédération des Eglises protestantes afin d’organiser ensemble les cours de religion protestante dans les écoles officielles du primaire et du secondaire ; les Eglises baptistes, adventistes et l’Armée du Salut apportent leur collaboration au sein de cette Fédération. En 1934 la Fédération installe une Commission de la Radio protestante qui donnera plus tard naissance à l’Association Protestante de Radio-Télévision (APRT) chargée des émissions religieuses protestantes à la radio et à la TV. Au cours de la Deuxième Guerre Mondiale des pasteurs et des fidèles protestants furent exécutés ou déportés en Allemagne ; d’autres entrèrent dans la Résistance et sauvèrent des enfants juifs mais ce fut un temps d’épreuves douloureuses pour le protestantisme belge. Après la paix de 1945 l’Eglise Evangélique Luthérienne Belge et des Eglises mennonites reprirent pied en Belgique. Mais la minorité protestante prit lentement conscience de la nécessité d’unir toutes les forces disponibles. Ainsi en 1950 fut créée la Faculté Universitaire de Théologie Protestante à Bruxelles regroupant l’Union des Eglises Protestantes Evangéliques de Belgique, l’ECMB et les Méthodistes ; elle reprenait la tradition de l’Académie Réformée de Gand fondée en 1577 pendant la République calviniste.


En 1957 l’Union des Eglises Protestantes Evangéliques devenait l’Eglise Protestante Evangélique de Belgique (EPEB, avec 46 communautés locales), qui en 1959 incorpora les Eglises de Silo et en 1969 s’unît aux 16 Eglises locales méthodistes en prenant le nom de Eglise Protestante de Belgique (EPB). De son côté l’ECMB était rebaptisée Eglise Réformée de Belgique (ERB) Le 1er janvier 1979 est fondée l’Eglise Protestante Unie de Belgique – Verenigde Protestantse Kerk in België (EPUB – VPKB) qui fusionne l’EPB et l’ERB ainsi que le district belge des Gereformeerde Kerken. A côté de cette branche protestante réformée va s’organiser un regroupement d’Eglises évangéliques, sous la bannière de la Fédération Evangélique Francophone de Belgique (1989) avec son pendant néerlandophone, la Evangelische Alliantie Vlaanderen.

 

Et le XXIème siècle ?

 

L’évolution la plus récente au sein du protestantisme belge a été influencée par une double poussée : d’une part, le Ministère de la Justice pressait les divers responsables protestants à se regrouper sous une seule bannière dans le cadre du (re)financement des cultes et, sans doute, pour servir d’exemple et ainsi faciliter ensuite son dialogue avec les musulmans disséminés eux davantage encore en de multiples courants. L’autre pression venait des milieux évangéliques qui ne souhaitaient pas être assimilés à des sectes : un rapport parlementaire de 1997 avait épinglé certaines « Eglises » évangéliques comme organisations connaissant des dérives sectaires ou ayant eu affaire avec la Justice pour toutes sortes de raisons. Les responsables évangéliques contestaient par ailleurs le « monopole » de l’EPUB, seule Eglise protestante reconnue par l’Etat et seule interlocutrice avec les pouvoirs publics ; ils s’intéressaient aussi à la possible rémunération de leurs pasteurs par l’Etat, attitude autrefois dénoncée avec véhémence car assimilée à une sorte de trahison. Après 4 années de négociations le Synode de l’EPUB et un « Synode fédéral » constitué pour la circonstance par les Eglises évangéliques votèrent tous deux la mise en place d’un Conseil Administratif du Culte Protestant-Evangélique (CACPE). Conçu uniquement comme un organe de coopération administrative composé paritairement, ses compétences touchent à l’organisation de l’enseignement religieux protestant, les émissions radio-télévisuelles, la gestion des aumôneries à l’armée, aux hôpitaux et dans les prisons, ainsi qu’au traitement des dossiers de reconnaissance de nouvelles communautés locales, et donc la rémunération par la Justice de ses pasteurs. Désormais (et depuis le 1er janvier 2003) la représentation officielle des protestants belges passe par cet organe compétent pour toutes les relations entre autorités publiques et protestantisme. Toutefois la frontière entre le côté administratif et le volet théologique n’est pas étanche, il suffit de songer à la nomination de professeurs de religion : leurs conceptions de foi peuvent être assez dissemblables dans des domaines importants comme l’éthique (euthanasie, avortement…) ou la création du monde (créationnisme, évolutionnisme)…Il faudra faire le point de cette évolution récente, dans quelques années, après une indispensable période de rodage bien compréhensible.Signalons pour terminer que l’EPUB a récemment conclu des Accords de partenariat avec la Fédération belgo-luxembourgeoise des Eglises adventistes, l’Union des baptistes en Belgique, l’Association Vie et Lumière (pentecôtiste tzigane), l’Eglise évangélique luthérienne, l’Armée du Salut et l’Eglise Méthodiste Libre en Belgique. Elle a signé une « Entente Administrative » avec l’Association des Baptistes Indépendants, l’Eglise Evangélique du Plein Réveil et l’Antwerp International Protestant Church.

 

N.B. Résumer aussi rapidement une histoire du protestantisme belge qui s’étale sur 500 ans est une gageure et forcément simplificateur et réducteur.
Pour ceux qui souhaitent approfondir la question nous renvoyons à deux ouvrages, parmi d’autres :

 

 - Les protestants en Belgique, Courrier Hebdomadaire du CRISP, N° 1430-1431 de 1994, 66 pages.

- Le Protestantisme – Mémoire et Perspectives, sous la direction de Michel Dandoy, Editions Racine, 2005, 371 pages.

 

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